Russie : nouvelle frontière des diamants de la guerre

Tandis que des missiles s’écrasent sur l’Ukraine, la communauté internationale s’unit pour mettre fin à l’agression russe. Les oligarques russes sont sanctionnés, les entreprises étrangères se retirent du pays, la Russie est bannie du système financier et bancaire international et ses produits font l’objet d’embargos.

Depuis quelques décennies, de nombreux efforts sont déployés pour interrompre le commerce de diamants et de minéraux qui financent les conflits armés. Les entreprises mettent en place des systèmes de traçabilité et font preuve de diligence raisonnable pour s’assurer que rien ne lie leurs chaînes d’approvisionnement à des conflits armés, des violations des droits de la personne ou de la corruption. Le consommateur veut être certain que les produits qu’il achète ne financent pas des conflits ou des violations des droits de la personne. Dans bien des pays, le contrôle préalable de la chaîne d’approvisionnement est une obligation légale.

Par conséquent, qu’est-ce que cela signifie pour la guerre en Ukraine?

La Russie abrite Alrosa, l’une des plus grandes sociétés d’extraction de diamants au monde, qui fournit 28 % des diamants bruts de la planète. Le gouvernement russe détient une participation de 33 % dans Alrosa.

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, Alrosa n’a pas fait le point sur son association avec le gouvernement russe ni sur la façon dont ce dernier utilise les bénéfices de la société à titre d’actionnaire.

Les États-Unis ont pris des sanctions à l’encontre du PDG d’Alrosa et ont interdit à la société de lever des fonds par emprunt ou par actions aux États-Unis. Ils ont ensuite décrété un embargo sur les diamants bruts provenant de Russie. Une faille dans l’embargo signifie que les diamants russes taillés et polis dans un autre pays échappent à l’interdiction. L’approche de l’Union européenne est autre puisqu’elle a annoncé que les diamants non industriels ne peuvent être exportés vers la Russie dans le cadre d’un ensemble de sanctions visant les produits de luxe.

Pour l’instant, cependant, l’industrie du diamant n’a rien perdu de son dynamisme.

L’Inde est l’un des plus grands centres de taille et de polissage de diamants au monde. Il est en effet responsable du traitement de 80 % à 90 % des diamants bruts de la planète. Alrosa a assuré au Conseil de promotion des exportations de pierres précieuses et de bijoux de l’Inde que le commerce des diamants vers le pays ne serait pas perturbé.

Depuis des décennies, les gouvernements et l’industrie du diamant tentent d’éliminer du marché international les diamants de la guerre, alors que la société civile ne cesse d’interroger l’inefficacité des mécanismes en place.

On peut se demander si le processus de Kimberley, le groupe international multipartite qui garantit que les diamants ne servent pas à financer un conflit armé, imposerait même un embargo si des groupes rebelles russes avaient déclaré la guerre et non un gouvernement se comportant en rebelle.

Comme on pouvait s’y attendre, le processus de Kimberley n’est pas sorti de son silence.

L’année dernière encore, la Russie présidait le processus de Kimberley. Elle a également supervisé les efforts infructueux visant à élargir la définition étroite de ce qui constitue un diamant de guerre. La cible initiale du processus de Kimberley – les diamants bruts utilisés par les mouvements rebelles pour financer le renversement de gouvernements légitimes – sert les intérêts de la Russie. Toutefois, cela prouve que le processus de Kimberley est enlisé dans le passé, sans moyens pour relever les défis actuels.

Depuis des années, les associations de bijoutiers se penchent sur des normes qui aideront les entreprises à s’approvisionner de manière responsable. Pourtant, lorsqu’on se demande si les recettes de l’un des plus grands producteurs de diamants au monde, partiellement détenu par le gouvernement russe, financent la guerre, l’éthique est mise de côté.

Le Responsible Jewellery Council a mis au point un code de pratiques, une norme mondiale visant à garantir que les chaînes d’approvisionnement en bijoux et en montres sont éthiques et responsables, les membres s’engageant à respecter cette norme et faisant l’objet d’audits. Pourtant, même si Alrosa s’est « provisoirement » retiré du conseil d’administration du groupe, le Responsible Jewellery Council a refusé de suspendre l’adhésion de la société. 

Le Conseil mondial du diamant, qui représente l’industrie du diamant au sein du processus de Kimberley et qui a mis au point le système de garanties pour favoriser un approvisionnement responsable en diamants, a non seulement refusé de suspendre Alrosa en tant que membre, mais a insisté pour que le commerce des diamants se poursuive.

Ni le Responsible Jewellery Council ni le Conseil mondial du diamant n’ont conseillé leurs membres sur la ligne de conduite à suivre face au fournisseur qu’est la Russie. Aucun des deux groupes n’a orienté ses membres sur la manière d’exercer une diligence raisonnable pour que l’approvisionnement auprès d’une société installée en Russie ou d’une société détenue en partie par le gouvernement russe ne contribue au conflit armé ou aux violations des droits de la personne en Ukraine.

Toutes les déclarations, les normes, les certifications, les protocoles, les processus et les efforts soutenant un approvisionnement responsable ne signifient rien si on ferme les yeux quand cela nous convient, sous prétexte que l’imposition de sanctions contre une entreprise risque d’aller à l’encontre des intérêts du marché international. Les diamants et minéraux de la guerre ne sont pas seulement un problème africain ou un « problème du tiers monde ».

Pour l’instant, les diamants bruts de Russie sont expédiés à l’étranger, notamment en Inde, pour y être taillés et polis. Là-bas, ces diamants seront mélangés à d’autres et, dans quelques mois, ils pourraient se retrouver chez des détaillants nord-américains et être achetés par des consommateurs qui croient pourtant se procurer des pierres précieuses provenant de sources responsables.

Le conflit en Ukraine nous montre à quel point les diamants de la guerre soulèvent des questions complexes, qui appellent des solutions novatrices dans le contexte des chaînes d’approvisionnement mondiales d’aujourd’hui. Ces solutions doivent favoriser le respect des droits de la personne et la paix, et servir de boussole morale au secteur privé.

En attendant, l’Ukraine continuera d’être détruite et des civils tués, tandis que les diamants russes entreront sur le marché international et enrichiront généreusement le régime responsable du conflit.