Bienvenue dans notre série Focus, qui met en lumière les facteurs essentiels à l’instauration d’une chaîne d’approvisionnement en minerais responsable. Au moyen d’entrevues avec des spécialistes, nous analysons les difficultés et les innovations sur le terrain ainsi que les solutions concrètes issues de notre travail auprès des gouvernements, du secteur privé et des exploitantes et exploitants miniers artisanaux afin de soutenir leurs communautés. Cette série, qui donne la parole à des membres de l’équipe d’IMPACT et à certains de ses partenaires, porte sur nos cinq domaines d’intervention : la réforme réglementaire et législative, la transparence de la chaîne d’approvisionnement, le commerce illicite, l’égalité des genres et la gestion de l’environnement. Elle explore les moyens à mettre en place pour harmoniser les politiques, favoriser la collaboration entre les parties prenantes et implanter des pratiques équitables dans le secteur de l’exploitation minière artisanale. 

Cet article vous propose de faire la connaissance d’Armel Nganzi, conseiller technique d’IMPACT en République démocratique du Congo. Armel nous parle du développement équitable ancré dans les réalités locales et de la forme que devrait prendre une transition énergétique juste dans les pays producteurs de minerais. Il réfléchit aux risques d’exclusion, à l’importance de la mobilisation communautaire précoce et à la nécessité d’instaurer une gouvernance plus solide pour que le passage à une économie plus verte se traduise par des avantages équitables et durables pour les personnes les plus proches des sites d’extraction. 

Il y a plus de 20 ans, le débat mondial portait sur les minéraux de conflit. Aujourd’hui, l’attention s’est déplacée vers les minéraux critiques nécessaires à la transition énergétique. Les minéraux ou les problèmes qui touchent les communautés productrices sont-ils différents? 

    Armel : Il y a plus de 20 ans, on voulait surtout protéger les communautés des conflits, de la violence et des déplacements, et rétablir la paix. C’est toujours vrai aujourd’hui, mais on insiste aussi sur le fait que les communautés devraient recevoir une part équitable des bénéfices tirés des minéraux, d’autant plus que leur extraction devient de plus en plus importante dans le contexte de la transition énergétique.  

    Une communauté qui peut saisir des occasions, obtenir des services et récolter une part équitable des bénéfices est beaucoup moins susceptible de vivre dans un climat de conflit et d’instabilité. Ce principe s’applique non seulement aux minéraux de conflit ou aux minéraux critiques, mais à l’ensemble de l’exploitation minière. En fin de compte, le succès doit être mesuré à l’aune de la prospérité et du développement des populations au sein de leurs communautés. 

    Le changement que nous observons touche également les structures de gouvernance, la dynamique des parties prenantes et les stratégies adoptées pour obtenir des résultats. Dans le cas des minéraux de conflit, on s’est concentré sur une poignée de matières premières : l’étain, le tantale, le tungstène et l’or, en particulier lorsqu’ils sont produits dans le contexte de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE). Les exploitations minières industrielles n’ont pas joué un rôle très important au sein de ces chaînes d’approvisionnement. Les risques sur lesquels on se penchait ne les concernaient pas vraiment. En revanche, bon nombre des préoccupations qui occupent le débat actuel sur les minéraux critiques concernent les exploitations minières à grande échelle (EMGE).  

    Des questions telles que les accords communautaires, l’impact environnemental et la politique économique nationale sont liées aux activités de ces exploitations. Si l’EMAPE reste pertinente, ce n’est pas elle qui retient l’attention mondiale quand on parle de minéraux critiques. Autrefois, le nombre de parties prenantes était également restreint. Les principaux concernés étaient essentiellement des producteurs et des exportateurs concentrés dans la région des Grands Lacs africains. En revanche, la transition énergétique a mis en avant un éventail plus large de minéraux critiques, notamment les terres rares, le cobalt, le cuivre, le lithium et le manganèse, ce qui a attiré une diversité d’acteurs répartis dans le monde entier.  

    Partout dans le monde, nous assistons à l’émergence de nouveaux pays producteurs, à un engagement accru des ONG internationales, à la multiplication des spécialistes et à un intérêt plus soutenu de la part du secteur privé et public. De plus, la gouvernance des minéraux critiques dépasse largement les cadres nationaux. Contrairement au programme sur les minéraux de conflit, surtout d’ordre régional, la transition énergétique a élevé le débat au niveau mondial. Les enjeux sont désormais reconnus universellement, car nous avons besoin de ces minéraux pour atteindre les objectifs climatiques, garantir notre sécurité énergétique et favoriser le développement durable.  

    Alors, effectivement, si l’objectif ultime est toujours d’améliorer le bien-être des communautés touchées, les voies, l’ampleur et les défis qui se posent aujourd’hui sont très différents.  

    Nous entendons souvent parler de « transition juste », mais « juste » pour qui exactement? Comment les communautés du secteur de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle peuvent-elles réellement faire partie d’une « juste » équation? 

      Armel : C’est vraiment la question : juste pour qui? En fin de compte, ce n’est pas le mot qui compte, mais la manière dont nous agissons et allons de l’avant. Comment parvenir à un point où tout le monde – les producteurs, les gouvernements, les entreprises, les exploitantes et exploitants miniers et les communautés – bénéficie des ressources naturelles et sent que ces bénéfices sont équitables et tangibles?  

      Il n’est pas facile de répondre à cette question, car les besoins des communautés minières artisanales varient considérablement d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre, voire d’un site minier à l’autre. À mon avis, la solution serait de mobiliser les communautés et les parties prenantes autour de la conception des activités, et ce, dès le début d’un projet.  

      Pour parvenir à une transition juste, toutes les communautés et parties prenantes doivent connaître les implications d’un projet minier. Elles seront ainsi en mesure d’exprimer leurs besoins et de contribuer à la définition des résultats attendus.

      Les gouvernements doivent aussi consulter les communautés dès le début d’un projet pour que les besoins fondamentaux soient satisfaits et que les programmes de développement soient correctement planifiés et mis en œuvre.  

      Une transition juste signifie que les communautés sont satisfaites de ce qu’elles reçoivent, que les gouvernements atteignent leurs objectifs de développement et de souverainete grâce aux revenus tirés des ressources et que le secteur privé continue de prospérer. Tout le monde a intérêt à définir et à atteindre cet équilibre.  

      La transition juste se définit souvent du point de vue de l’emploi et des infrastructures vertes, en particulier dans les pays du Nord. Que devrait signifier une transition juste pour les communautés productrices de minéraux dans les pays du Sud, où de nombreux gouvernements sont plus dépendants des revenus du pétrole, du gaz et des mines, et doivent relever des défis différents en matière de développement?  

        Armel : Les craintes liées à l’automatisation et à la perte d’emplois sont souvent évoquées dans le contexte des transitions énergétiques, mais pour les pays producteurs de minéraux, ce ne sont pas les problèmes les plus urgents.  

        Pour les pays producteurs, une transition énergétique juste peut entraîner une augmentation des financements et des investissements. Toutefois, il faut être attentif aux conditions négociées entre les gouvernements et leurs homologues du Nord.  

        Les pays industrialisés comme la Chine, l’Union européenne, les États-Unis, les Émirats arabes unis et la Russie se disputent l’accès aux minéraux essentiels. C’est une occasion importante pour les pays producteurs, mais cela ne se traduira par des avantages réels que si ces pays renforcent la transparence, appliquent les lois anticorruptions et mettent en place des mécanismes de responsabilité clairs pour que la gestion des revenus miniers soit juste et équitable. Pour ce faire, ils doivent améliorer leurs pratiques de gouvernance mondiale.  

        Les personnes qui militent réclament également des investissements pour construire des infrastructures, générer des revenus et répondre aux besoins fondamentaux des communautés. Une transition énergétique juste pour les pays producteurs devrait se traduire par davantage d’infrastructures, de meilleurs soins de santé, un meilleur système d’éducation, un plus grand nombre d’emplois, de meilleurs systèmes de transport et des sources de revenus diversifiées qui soutiennent un véritable développement à long terme.  

        Comment la demande croissante de minéraux critiques contribue-t-elle aux conflits, aux tensions géopolitiques ou à l’insécurité croissante dans les régions productrices? 

          Armel : Il n’est pas exact de dire que la demande en minéraux critiques débouche automatiquement sur des conflits ou sur l’insécurité. La question centrale est de savoir comment les ressources sont gérées. La corruption, le népotisme et le tribalisme sont les principaux facteurs de troubles. Lorsque des groupes se sentent privés de revenus, ils protestent, et d’autres exploitent ce mécontentement pour exercer un contrôle.  

          Par exemple, en République démocratique du Congo (RDC), la gouvernance des richesses minérales est depuis longtemps une source de discorde. Malgré les vastes gisements de cobalt, de coltan et d’autres minéraux critiques du pays, les communautés locales en tirent souvent peu de bénéfices. La faiblesse des institutions, les réseaux de commerce illicite et la quasi-absence de l’État dans les régions minières ont permis aux groupes armés et aux élites politiques de se disputer le contrôle, souvent de manière violente. Il en résulte un cycle d’exploitation et d’insécurité. La demande internationale croissante vient exacerber les griefs et les luttes de pouvoir en cours. 

          Au fur et à mesure que le prix des minéraux critiques augmente et que la concurrence mondiale pour ces ressources s’intensifie, les acteurs non étatiques sont de plus en plus motivés à affirmer leur contrôle, ce qui aggrave davantage le climat d’instabilité. Le commerce illicite de ces minéraux alimente la corruption et sape les efforts de consolidation de la paix.

          Si les minéraux n’expliquent pas à eux seuls les conflits, ils peuvent aggraver la fragilité de la gouvernance et la dynamique de la sécurité dans les régions productrices. 

          Pour atténuer les conflits, il ne faut pas se concentrer sur le type de minéraux, mais plutôt sur les questions de transparence, de bonne gouvernance et de juste profit au sein des communautés. Nous avons vu par le passé – que ce soit avec les 3T ou les diamants – que les communautés qui ne retirent aucun bénéfice de l’extraction sont la proie de conflits et d’autres formes de violence. La course actuelle aux minéraux critiques pourrait déclencher une dynamique similaire si les problèmes de gouvernance ne sont pas réglés. De nombreux gouvernements révisent leurs cadres juridiques et ajoutent des clauses de gouvernance. Cependant, leur mise en œuvre reste à la traîne. Si l’on veut mettre un terme au cycle des conflits et de l’insécurité liés à la richesse minérale et garantir un partage équitable des bénéfices, il faudrait d’abord et avant tout renforcer la gouvernance.  

          Cela signifie notamment qu’il faut lutter contre le commerce illicite et le manque de contrôle qui permettent aux groupes armés ou aux élites de s’approprier les richesses minérales. Sans une application rigoureuse de la loi et une gestion inclusive des ressources, la demande en minéraux critiques continuera d’être une force déstabilisatrice plutôt qu’une occasion de développement.  

          Cependant, nous assistons à une course stratégique et géopolitique pour contrôler l’approvisionnement en minéraux critiques dans le monde. Si la Chine a été particulièrement dominante jusqu’ici, d’autres pays consommateurs prennent de plus en plus d’initiatives qui associent plus directement les capacités de défense et les intérêts économiques au contrôle et à l’accès aux chaînes d’approvisionnement minérales. La participation des États-Unis à l’accord de paix entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC), signé le 4 décembre 2025, en est un exemple parmi d’autres. Il est essentiel que les pays producteurs élaborent également des stratégies qui renforcent la gouvernance des ressources extraites et garantissent aux communautés locales d’en tirer des avantages, notamment au moyen d’investissements durables dans les infrastructures sociales et le développement. Bien qu’il existe des exemples isolés en Afrique, pour que cette transition profite aux pays producteurs et à leurs communautés, cela doit devenir un effort stratégique coordonné à l’échelle régionale. 

          En l’absence d’une perspective de développement dans les stratégies de transition juste, quelles sont les conséquences? Comment veiller à ce que l’extraction de minéraux nécessaires à l’économie verte ne continue pas à exclure ou à exploiter les communautés locales? 

            Armel : Lorsque les communautés locales sont exclues des projets miniers, on peut déjà en observer les conséquences : invasions de sites, conflits avec les populations locales, destruction de biens et, dans le pire des cas, affrontements violents. Les cas de détournement de fonds publics et de mauvaise gestion sont également fréquents. Ces problèmes sont liés au fait que les communautés n’ont pas leur mot à dire dans la gestion des projets ou dans les décisions relatives à la répartition des revenus.  

            C’est pourquoi les communautés doivent être réellement mobilisées dès le début. Il faut les consulter pour comprendre leurs besoins, leurs attentes et leur vision. On peut ainsi définir les bases d’une collaboration équilibrée entre toutes les parties prenantes. 

            La mobilisation des communautés doit être encadrée par des dispositifs réglementaires rigoureux qui leur garantissent de réellement profiter des résultats d’un projet donné, comme c’est le cas en République démocratique du Congo. En effet, en vertu du Code minier, révisé en 2018, il est désormais obligatoire de conclure des accords communautaires, de contribuer au développement local et de mettre en place des mécanismes visant un partage plus équitable des revenus miniers. Mais au-delà de la conformité réglementaire, les entreprises doivent également considérer la mobilisation communautaire comme un élément central de la gestion des risques et du succès à long terme, et non comme une simple formalité. 

            Il est important de reconnaître que plus les relations avec les communautés locales sont saines, plus l’entreprise sera stable et prospère à long terme. Il existe de nombreux cas où des opérations minières ont été interrompues en raison d’une mauvaise gestion des relations avec les communautés, ce qui a entraîné d’importantes pertes financières. 

            Pour ne pas tomber dans ce piège, il faut absolument mettre en place une plateforme de collaboration dès le début du projet. Cette plateforme doit rassembler les communautés, le gouvernement et le secteur privé. C’est le seul moyen de veiller à ce que les décisions relatives au projet tiennent compte des priorités des communautés et des intérêts publics. De cette manière, les entreprises peuvent aussi communiquer clairement leurs limites et leurs contraintes, et créer ainsi un espace de dialogue équitable et transparent. 

            Dans le contexte de la course aux minéraux critiques, ce sont souvent les besoins de l’Amérique du Nord et de l’Europe qui ont la priorité, ce qui soulève des inquiétudes quant au fait que la transition juste pourrait reproduire les modèles coloniaux d’extraction sous une étiquette plus verte. Que faudrait-il faire pour que les relations au sein de la chaîne d’approvisionnement soient véritablement axées sur l’équité, le transfert de pouvoir et la répartition des bénéfices entre les pays producteurs du Sud? 

              Armel : Je n’abonde pas dans le sens d’une condamnation pure et simple des pays du Nord. En fin de compte, chaque nation veut réaliser des profits pour sa population. Même si les pays producteurs possèdent des ressources naturelles, ils n’ont souvent pas les capitaux voulus pour développer et valoriser ces ressources. La plupart du temps, ces capitaux proviennent du Nord. À mon avis, le véritable problème réside dans la manière dont les pays producteurs structurent les accords d’investissement et négocient les accords équitables de partage des revenus. 

              Il incombe aux pays producteurs d’attirer les investissements tout en obtenant des conditions équitables qui leur permettent de garder le contrôle de leurs ressources. Pour modifier l’équilibre des pouvoirs, les pays doivent se concentrer sur la création d’une valeur ajoutée et investir dans la transformation et le traitement à l’échelle locale. On pourrait ainsi générer davantage de devises étrangères et aider ces économies à passer du statut de consommateurs de produits finis à celui d’exportateurs de produits à plus forte valeur ajoutée. Pour y parvenir, les pays producteurs doivent viser une plus grande autonomie en matière d’investissement et donner la priorité à la transformation locale. Il faudrait donc procéder à des réformes internes pour créer un climat d’investissement plus attractif, mais protégeant mieux les intérêts nationaux, avec des contrats qui profitent à la fois aux investisseurs et à l’État. 

              Quel devrait être le rôle de chaque partie prenante pour garantir une transition énergétique juste?  

                Armel : Il ne revient pas seulement au secteur privé de garantir une transition énergétique juste. Il joue un rôle important, car il fournit les capitaux indispensables, mais son objectif premier reste toutefois le commerce et la rentabilité. Cela dit, une transition énergétique juste devrait reposer sur un cadre favorisant des modèles commerciaux durables et rentables. 

                Chaque partie prenante a un rôle essentiel à jouer, y compris les communautés locales. Ce n’est que grâce à une collaboration multipartite, au sein de laquelle chaque partie assume ses responsabilités, qu’une transition juste peut être réalisée : 

                • Le secteur privé doit fonctionner de manière à respecter les droits des communautés et à répondre aux besoins locaux grâce à un dialogue et à des négociations sincères. 
                • Les communautés doivent exprimer clairement leurs besoins, leurs attentes et leur vision de l’avenir afin de pouvoir participer activement à l’élaboration des projets qui les concernent. 
                • Les gouvernements doivent définir les indicateurs et les mécanismes appropriés pour encourager le secteur privé à s’engager et les communautés à participer. Il doit aussi mettre en place les structures nécessaires au développement durable, et respecter les droits des personnes touchées par les actions du secteur privé. 

                Il est également important de reconnaître que cette transition va se concrétiser différemment d’un pays à l’autre. Il faut donc concevoir des stratégies propres à chaque pays en matière de minéraux critiques, car la transition doit être juste, mais également adaptée à chaque contexte. 


                À propos d’Armel Nganzi

                Armel est conseiller technique chez IMPACT, en République démocratique du Congo. De 2019 à 2021, il a occupé le poste de chef de projet dans le cadre du projet Cobalt pour le développement. Il compte plus de 17 ans d’expérience en gestion de projets de développement et de coopération liés à la gouvernance des ressources naturelles. Son expertise couvre la diligence raisonnable, la traçabilité, les minéraux responsables, la mise en œuvre des lignes directrices de l’OCDE, les pratiques de la chaîne d’approvisionnement minière, le genre, le travail des enfants, les droits de la personne, la protection de l’environnement et la transparence. Armel est titulaire d’une maîtrise en sciences de la Terre et d’une maîtrise en valorisation et exploration des ressources naturelles.